Il est arrivé malheur au grand tilleul !

Le tilleul est blessé !

La nouvelle éclate brusquement sur les groupes WhatsApp de Romainmôtier ce dimanche, vers sept heures du soir. Puis viennent des photos. Le bois fendu. Les feuilles, partout, sur la route. La branche qui est tombée est énorme, et on se rappelle...

J'ai entendu un grand bruit, tout à l'heure, c'était ça ! Moi j'étais dans la forêt à ce moment-là, et le vent soufflait fort...

La blessure est grave, j'ose à peine regarder les photos, je ne veux pas voir, comme on ne voudrait pas voir la blessure rouge et ouverte d'un proche. Ne pas regarder les photos c'est repousser encore un peu le malheur.

Sur les téléphones, les messages expriment la crainte profonde: est-ce qu'ils vont l'abattre ? La branche effondrée aurait pu tuer quelqu'un, on apprendra qu'un joggeur était passé juste avant la chute... Nous nous couchons le cœur serré. Un proche souffre, un proche va peut-être mourir, il est âgé de deux cent septante ans. Enfin, je crois...

La route est bloquée, pour raisons de sécurité.

Le grand tilleul fait partie de nous. Dans la petite communauté de notre petite commune, il est un trait d'union tacite. Bien sûr, on est fiers des bâtiments monastiques et de l'abbatiale romane. Mais lui se tient juste derrière l'abbatiale et il monte plus haut que les toits du choeur. Son tronc vénérable est immense. Par jour de soleil, ses feuilles jettent des ombres douces à travers les vitraux de l'église. Les touristes qui pique-niquent à son pied le découvrent et l'admirent. Quel âge a-t-il ? Et nous, de répondre fièrement : 300 ans, peut-être 400... Il est vieux et prudent. Si au mois de mars les températures montent, les arbres plus jeunes sortent bourgeons, et feuilles, et fleurs parfois, pour leur malheur car le froid reviendra. Le tilleul, lui, sait, et ses bourgeons sont tardifs. Quand il verdit, nous sommes sûrs, le printemps est là. Et sa poussée de vie accompagne la montée vers Pâques.

La société d'entretien intervient ce lundi. Les bûcherons débitent le bois tombé. Abattent le reste de la branche fendue, encore menaçante. Elaguent des branches hautes en porte-à-faux. Tendent des haubans. Il est très vieux. Le bois est noir, par endroits. Les tronçonneuses se font entendre toute la journée. Des villageoises, des villageois se rassemblent dans un jardin et regardent l'opération chirurgicale en cours.

C'est un arbre. Il appartient au canton, nous dit un municipal. Il appartient... C'est un être vivant, un non-humain, avec qui nous sommes nombreuses et nombreux à avoir des relations silencieuses et secrètes. Des souvenirs de proximités et d'ombres. De passage dans la nuit noire sous ses branches qui bruissent doucement. Dire il, d'ailleurs, le genrer, le limiter à un individu, c'est déjà la preuve de notre incapacité à le comprendre, à le saisir. La science nous dit qu'un arbre n'est pas vraiment un individu. Il a une multiplicité de codes génétiques, il est à la fois un être cohérent et un assemblage d'êtres, chaque surgeon issu de chaque bourgeon était une personne à sa façon. Il est une créature reliée au monde à travers les airs, à travers la terre où s'enfoncent ses racines. Il est plusieurs tonnes de matière vivante et fragile, un tronc séculaire, des branches capables de tuer en tombant, des racines qui pourraient fendre les murs de l'antique église. Il est, c'est sûr, nous le connaissons comme nous pensons connaître nos proches, mais il nous échappe. Lui, le puissant, le vénérable, l'étranger, le non-humain, nous l'aimons. Et nous souffrons parce qu'il souffre.

Mon mode de vie détériore l'environnement, le climat, ma nature, le vivant. Mais ce ne sont que des mots abstraits, qui portent une inquiétude uniquement intellectuelle, car je manque trop souvent de relations avec ce qui n'est pas moi et mon espèce. Pourtant, parfois cette relation existe et comme toute relation forte et vraie, elle se fait sentir dans la souffrance et la peur de la perte. Le grand tilleul est mortel, il passera, comme tout passe. Et par sa blessure, par sa branche abattue, par sa vie fragile, il nous rend peut-être un peu plus humains.

Je passe le voir ce soir. La plaie est vive. Le sol à ses pieds est couvert de copeaux. Le tronc est encore là, énorme, et la cime se lance loin vers le ciel. Je lui murmure: tiens bon, colosse.

Article précédent