
En ces temps pandémiques et inquiétants, l’histoire qui suit est sans importance mais amusante. On y trouvera une forme de gentillesse quotidienne qui lui donne son intérêt et sa raison d’être. Et on y apprendra des informations variées sur les commerces lausannois et sur le scotch double-face qui permet de coller le tissu à la peau.
Ça commence ainsi : A est une personne très chère à mon cœur. Mercredi soir, elle m’envoie ce message :
Pour la représentation de vendredi, ma robe est un peu trop grande. Il me faudrait du scotch double-face spécial qui puisse coller les vêtements à la peau pour la fixer. Est-ce que par hasard ce serait possible que tu regardes si tu peux en trouver demain à Lausanne ? Je pense que ça s’achète en pharmacie… Si oui merci beaucoup😆
Jeudi matin, 9 h 15, Lausanne. Je me rends à ma pharmacie favorite près du bureau, me pschitte les mains, je suis le seul client dans l’officine. Je connais les visages (mais pas les noms) des personnes qui y travaillent, et elles me connaissent aussi.
Bonjour ! Je cherche quelque chose d’un peu inhabituel, du scotch double-face spécial qui puisse coller les vêtements à la peau, est-ce que vous connaissez ça ?
Je suis désolée, nous n’avons pas ce genre de produit. Mais vous avez pensé aux magasins de tissus ?
Et mon aimable interlocutrice de faire une recherche et de me montrer sur son écran quelques adresses en ville. Bien que j’y travaille presque chaque jour depuis quatorze ans, je ne savais même pas qu’il y avait des magasins de tissu à Lausanne. Merci, bonne journée !
9 h 25. Recherche Google tissus Lausanne, trois adresses et numéros de tél. Le premier ne répond pas. Pour le second, un monsieur aimable décroche. Je lance mon explication qui va devenir un petit rituel : Bonjour monsieur, j’ai une demande un peu inhabituelle, je cherche du scotch double-face spécial qui puisse coller les vêtements à la peau, est-ce que vous connaissez ça ?
Ha non, je suis désolé, on ne fait pas du tout ce genre d’article. Mais avez-vous pensé à demander en mercerie ? Vous devriez vous adresser à la mercerie L B C*, c’est la seule vraie mercerie de Lausanne.
Je ne connaissais pas la seule vraie mercerie de Lausanne.
Merci, bonne journée !
9 h 30. Ma première réunion est à 10 heures, Google maps dit que la mercerie L B C* n’est pas très loin, au pire j’irai à la pause de midi. À la mercerie, une dame aimable décroche.
Bonjour madame, j’ai une demande un peu inhabituelle, etc.
Ha oui, je vois très bien, vous n’êtes pas le premier à nous en demander, mais je ne sais pas du tout comment m’en procurer. Je suis vraiment désolée.
9 h 35. Déception. Si une professionnelle confirmée n’a pas ce genre d’article, je ne vois pas comment m’en sortir. Restent vingt minutes avant la réunion. Comme je suis persévérant et que A* m’avait parlé de pharmacie, j’appelle une autre officine. Celle qui est juste en bas du bureau, par exemple, qui est très grande et ressemble à un supermarché cosmétique. Justement, l’objet de ma quête est un peu cosmétique…
Bonjour madame, j’ai une demande un peu inhabituelle, etc.
Une voix féminine, jeune et énergique, à peine surprise par ma demande : Oui, je connais ! On n’en a pas, mais je m’en étais déjà acheté pour mon usage sur Internet. Ça s’appelle du dress tape. Attendez, je vais vous dire où je l’avais commandé…
(A en a besoin pour demain, pas le temps de le commander sur Internet, mais ça vaut toujours le coup d’en apprendre plus.)
J’ai retrouvé le site, mais c’est un peu spécial… Ça s’appelle…
Suit le nom du site. Je prends note. Dress tape. Merci beaucoup, bonne journée !
9 h 40. Sur Google, dress tape : à lire la doc, cet accessoire dont j’avais jusqu’à ce jour ignoré l’existence sert notamment à faire se tenir les décolletés un peu larges. Google m’envoie aussi sur le site de vente en ligne dont la demoiselle de la pharmacie m’a parlé : sextoys, lingerie, et tout ce qui rend la vie sexy. Un site un peu spécial, donc. Je ne vais pas faire de commande, mais ça m’a donné une idée. Je suis souvent passé devant un magasin de centre-ville qui a un X dans son nom et vend des articles pour adultes consentants… Qui sait, si jamais ?
12 h 30. En revenant de ma pause sandwich et de la bibliothèque, je me pschitte les mains et entre, un peu curieux, dans le magasin en question, déco voyante en noir et rouge. Je vais éviter ma phrase sur les demandes un peu inhabituelles. Deux jeunes vendeuses sont derrière le comptoir.
Bonjour ! Je cherche du dress tape, pour faire tenir des vêtements à la peau…
Ah, ça je ne vais pas avoir. La seule chose que je peux vous proposer c’est une sorte de scotch, de bande collante, pour faire des costumes, vous voyez ? Mais je crains que ça ne permette pas à des vêtements de tenir…
Je ne suis pas sûr de voir le genre de costumes en question, mais j’apprécie qu’ici comme ailleurs, tout le monde essaie de m’aider dans ma quête. Nous discutons encore un peu, j’évoque pour le plaisir du récit les endroits visités ou contactés jusque-là… Et, au moment où je vais sortir, la vendeuse restée silencieuse sort de sa réserve :
Vous avez pensé aux magasins de perruques ? Il existe une sorte de petit scotch pour faire tenir les perruques sur le front…
Non, je n’y ai pas pensé. Il y a des magasins de perruques à Lausanne ?
Oui, il y en a un au-dessus de l’arrêt Georgette.
Merci beaucoup, bonne journée !
Google : perruques Lausanne. Incroyable. Il y a deux magasins de ce genre. Celui de Georgette est assez loin. Fermé jusque 13 h, et je dois reprendre le boulot maintenant. L’autre magasin ne répond pas. À 17 h 50, je dois récupérer A à la gare. Je quitterai le bureau vers 17 h pour avoir le temps d’appeler et de passer vers Georgette.
17 h 40. Je suis en retard, la journée a filé, j’ai oublié le scotch et les perruques. J’arrive tout juste à la gare. Et me rend compte que le second magasin de perruques est à deux pas, j’ai juste le temps de jeter un coup d’œil. Un coin d’immeuble, un endroit ancien ; derrière la vitrine des étagères portant lignes de perruques, comme un décor de film policier weird. Un écriteau indique : fermé le mercredi, appelez-moi au 076 xxx xx xx. Nous sommes jeudi, c’est fermé quand même. Je laisse tomber, même si j’appelle je n’ai plus le temps. Ça aurait quand même été marrant de finir cette histoire en ayant le scotch. Je pars à la gare.
17 h 42. Stop. J’appelle quand même, pour ne pas regretter. On décroche tout de suite.
Est-ce que par hasard vous auriez du scotch double-face, etc. ?
Oui.
Vous pouvez m’en vendre ?
Oui, bien sûr.
Tout de suite ?
Je vous ouvre.
17 h 46, je suis dans le magasin. Le graal est dans un carton, sur une des étagères. Je suis presque déçu de le tenir dans mes mains. Mais A sera contente, et moi j’en sors avec une histoire amusante.
Dans ce jeu de l’oie lausannois, sautant de magasin en magasin, j’ai reçu à chaque demande un accueil aimable et une aide désintéressée. Merci donc à toutes les personnes impliquées dans cette petite quête, cette histoire est pour vous !