Le culte

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Le dimanche, à dix heures et deux minutes, les cloches de l'abbatiale se mettent à sonner. Ca laisse le temps de s'habiller et de descendre, elles sonneront jusque 10h15. On arrive quand même une ou deux minutes en retard... Pschit sur les mains, masques sur la figure, les livres de chants ont été rangés, maintenant ce ne sont plus que des feuilles individuelles et il n'y a plus de chants, on ne peut pas. On peut déjà encore se réunir, une des rares occasions où c'est autorisé, profitons-en. Les lignes se sièges espacés donnent une impression de vide ; comme j'arrive en dernier je me mets plutôt vers le fond. Le culte est réformé, nous sommes catholiques, nous nous y sentons à notre place mais un peu décalés. Dans la messe, dans cette heure que nous passons ensemble, tournés vers le choeur, je guette des mots, comme des balises, des repères sur le chemin la communion.

"Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit"

La cérémonie commence comme ça, normalement, mais pas aujourd'hui, et je ne peux même pas blamer les réformés : le changement de formule est proposé par l'église catholique dont notre paroisse suit souvent la liturgie. Comme on ne chante pas, il n'y a aura pas de Kyrie Eleison, juste un échange de paroles et de répons, austères, et une annonce du pardon sur le même mode, j'en oublie un peu que suis pécheur. Ce n'est pas très protestant de dire : "je confesse devant Dieu tout puissant et devant vous aussi, mes frères..." mais c'est plus explicite même si ça ne se fait plus trop. Les lectures sont une occasion d'entendre les bribes d'histoires que je connais plus ou moins bien. J'aime ce passage de l'ancien testament qu'on entend où le Seigneur appelle l'enfant Samuel dans son sommeil, trois fois, et où Samuel à chaque fois croit que c'est le prêtre Elie qui l'appelle. Presque un gag. Le plus beau dans cette narration étrange est que ce triple-éveil comique est le sujet même du texte, puisqu'après Samuel grandit et qu'on n'apprend plus grand-chose sur le gamin. Cette fois-ci, ça doit être l'absence de musique, juste après Samuel on antiphone un psaume. J'aime aussi les psaumes, ces voix inquiètes vieilles de 3000 ans, je m'y reconnais souvent. Seconde lecture, ce vieux rasoir de Paul parle aux Corinthiens du corps et de ce qu'on en fait (pas de débauche, tout ça). A le lire, je ne vois aucune contre-indication sur le sexe ni sur la consommation raisonnée d'excellents cocktails, mais je n'écoute pas beaucoup, je rêve, Paul me fait souvent ça. Puis c'est l'Evangile de Jean, après un alleluia à l'orgue. Deux disciples du Baptiste passent à Jésus (le Baptiste n'en paraît pas mécontent). Ils demandent au Christ : "Où demeures-tu, Rabbi ?", puis après ce sera "tu t'appelles Simon, mais moi je t'appellerai Pierre", mais ce qui me reste ce sont ces premiers mots, "Où demeures-tu ?" et quand ils eurent vu où il demeurait ils le suivirent. C'est le bonheur des textes sacrés, ils ne disent jamais la même chose, on n'en retient toujours des moments différents. Où demeures-tu ? Jean parle souvent de la demeure. "Il demeure en moi, et moi en lui", la demeure est un mot qui m'enchante, qui porte le mystère et la magie. Dans Blake et Mortimer, le sage Egyptien donne à Mortimer la parole magique : "Par Horus, demeure !" Lors de la prédication, (pardon : lors du message ), le pasteur parle de liberté d'une manière un peu philo et de la semaine de l'unité des Chrétiens,  cause importante pour notre paroisse, mais je ne suis pas là-dessus, j'aurais envie d'entendre des mots sur la pandémie, sur ce "nous" éparpillé, sur la religion sans les chants, les théâtres fermés, les gens perdus et isolés, l'incertitude de l'avenir, cet espèce de grand crash, de grande souffrance que je sens pendante, prête à se précipiter sur nous. J'aimerais faire briller une étoile au-dessus de nos têtes, voir au-delà, voir plus loin. Parfois, à l'église, on se sent élevé, emmené au-delà de nous, mais pas toujours. Aujourd'hui, des amis du village musiciens font entendre flûte et accordéon comme intermèdes. C'est très beau et ça met une lumière chaude et douce sur la cérémonie. Je flotte durant la prière universelle, je me perds de nouveau dans mes pensées et de toute façon je ne comprends pas le répons et j'ai la flemme de ressortir le papier. J'attends le début du grand chemin de la prière eucharistique.

"Pour la gloire de Dieu et le salut du monde"

Voilà pourquoi nous sommes là, rassemblés, voilà à quoi nous ont préparé les bribes d'histoires plus anciennes (Samuel, ou bien Jacques et André) qui se relient ici et là dans nos histoires personnelles. Cela est digne et juste. La nef de l'abbatiale est très belle et nous nous tenons dans une salle bien trop grande pour nous, dessinée pour des moines chargés de prier pour les morts contre monnaie sonnante et trébuchante (le business plan de Cluny, abrégé pour les nuls).

"Il prit le pain et le leur donna en disant : mangez, ceci est mon corps"

Ce sont toujours les mêmes mots qui ramènent dans une même émotion. Grâce à Philip K. Dick j'ai compris le sens de l'anamnèse qui fait revenir et revivre cet instant du sacrifice inversé où le Dieu est sacrifié pour les humains. Je me souviens de la cloche, à Notre-Dame de Clignancourt, qui sonnait juste à cet instant, pour dire, à partir de maintenant, Dieu est présent. Ca ne se fait pas, ici, de s'agenouiller pendant ce moment, ce serait trop ostentatoire.

"ceci est la coupe de mon sang, le sang de l'alliance nouvelle et éternelle qui sera versé pour vous et pour la multitude en rémission des péchés"

L'étrange opération se déroule derrière l'autel, menée face à nous par l'homme qui porte la vieille robe romaine. Le rituel est très beau, il me relie à travers le temps à des chaînes immenses d'hommes et de femmes.

"Envoie ton Saint-Esprit... donne de nous de reconnaître..."

J'aime la poésie de ces mots qui sont des actes. Ils sont des repères sur un chemin, une préparation de l'esprit. Juste après l'agnus dei, je dis cette parole déformée de l'Evangile : Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir, mais dis une seule parole et je serai guéri

Le pasteur masqué et mains hydroalcoolisées partage la grosse galette de pain doux et l'apporte dans les travées. Les dames du conseil paroissial suivent, portant d'étranges (mais jolis) plateaux argentés qui maintiennent des dizaines de tous-petits verres contenant une gorgée de vin rouge. Ainsi nous partageons quelque chose du repas, nous levons le masque un instant pour manger le Dieu offert en partage. Les minutes qui suivent sont très intimes.

"Allez dans la paix du Christ"

Sonne l'orgue et nous sortons. Il est temps de dire bonjour aux amis sur le parvis, dans le respect des gestes barrière.

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