Ici, en Suisse, pas de confinement, pas d'autorisations, mais tous les cafés et les bars sont fermés et le port du masque est obligatoire dans les rues les plus fréquentées.
Chaque matin j'arrive au bureau vers 8h30. L'entreprise est installée depuis vingt ans dans un de ces anciens entrepôts industriels reconvertis du Flon, la rivière enterrée de Lausanne. Le quartier est moderne, artificiel, agréable pour les travailleurs du tertiaire et les amateurices de shopping. J'aime bien nos locaux (je mes les approprie, ça fait dix ans que j'y viens tous les jours, c'est quand même chez moi). On y croise surtout des hommes et quelques femmes (tech oblige), on y parle français de France, anglais franchouille et parfois même Queen's English, avec des échos d'allemand. On s'apprécie, même si on se connaît rarement en dehors du cadre, mais on bosse ensemble, avec plaisir. C'est une forme de travail heureux.
Les locaux sont vides. J'arrive à 8h30 parce que je dois descendre à Lausanne pour amener les filles à leur école et que je ne vais pas retourner dans ma campagne. Normalement je vais me poser dans un des cafés branchouilles du quartier (le seul qui ouvre si tôt) mais maintenant que tout est fermé j'entre en clandestin dans les bureaux en espérant que si l'alarme se mettait à sonner je parviendrais bien à me rappeler du code de désactivation que je suis supposé connaître. Quasiment tous les collègues sont à la maison. Parfois j'en croise un qui semble presque s'excuser d'être là, on fait semblant de ne pas se voir. Je m'installe dans ma salle à quatre postes. L gère la qualité depuis chez lui, J, notre incident manager, a été loué à un gros client institutionnel de la maison mère, A* s'occupe des méta-développements de la software factory depuis son appartement ; je pense à sa femme arrivée d'Inde voici quelques mois et je me demande comment elle parvient à s'adapter à cet univers.
Notre activité, c'est la billetterie. L'ambition affichée de la boite, devenir le premier mondial dans ce domaine. Sauf qu'il n'y a presque plus de domaine, tout a fermé, tout est arrêté. On continue pourtant, pour quand ça reprendra, si ça reprend. Activité fantôme dans des bureaux fantômes. On marche sur notre élan dans un monde de plus en plus brumeux. Pour l'instant les salaires sont payés, les pertes de notre structure sont épongées par la maison mère. On continue à inventer, trouver des solutions, créer des objets techniques, notre boulot d'ingénieurs. Combien de temps est-ce que ça va durer ?
Chut, silence, ne dérangeons pas les fantômes.