La gare Un lundi sur deux, la gare devient un marché aux vaches. J'habite à la campagne, à 30 kilomètres de la conurbation lémanique, là où se trouve toute l'activité économique. On a quand même une ligne de train, desservie toutes les heures, pour emmener les pendulaires au bureau et les ramener le soir. Au petit matin, sur le quai, on trouve des tertiaires comme moi, des étudiant.e.s, des gymnasien.ne.s, des collegien.ne.s qui partent dans l'autre sens et quelques gamin.e.s scolarisé.e.s dans le privé. Le reste du temps petite gare de campagne est très très calme (cela fait longtemps que le guichetiers a été remplacé par des machines automatiques). Mais la gare comprend aussi deux lignes de fret, quelques entrepôts, un silo à céréales, un café (nous y reviendrons) et, un lundi sur deux, dès 7 heures du matin, un marché aux vaches. Ce jour là, le car postal et le bus scolaire ne peuvent pas déposer leurs passagers comme d'habitude, les pendulaires doivent faire le tour, car l'accès principal est bloqué par les énormes camions de transport, les paysans, les bêtes. Ca crie, ça s'agite, ça sent la bouse.

Les bêtes Bêtes à viande, bêtes à lait ? je ne sais pas. Elles sont de races variées, serrées les unes contre les autres dans de petits enclos temporaires, cernées de camion et d'hommes en tenue de toile bleue ou grise. Certaines sont marquées (à la peinture ? au feutre ?), elles sont stressées mais pas paniquées, elles n'ont pas cet air propre, solennel et calme des grandes brouteuses qu'on croise dans les champs et sur les alpages, lors des balades d'été. Elles sont crado, mal réveillées, secouées. Quand un accord est conclu, un type en toile bleue tire la bête avec une corde et la pousse dans le grand camion bétailler, Alex Desmeules, transport de bétail, tier transport.

Les hommes Il n'y a presque que des hommes, rarement une femme ou deux. C'est un milieu très viril, entre soi, on bosse, on regarde les bêtes, on se regarde. Les gars sont collés épaule contre épaule, zyeutant par-dessus la barrière, aussi serrés entre eux que le sont les vaches. Si je m'attardais pour dévisager, pour bavarder, pour faire autre chose que voler une photo de loin, je serais clairement un importun. C'est un morceau de la Suisse profonde. Les gens d'ici et de par là, la terre, la bouse, les bêtes (celles qu'on sauve avant tout quand la maison brûle, celles qu'on aime mais qu'on tue). Même si je deviens Suisse un jour je ne serai jamais de ceux-là, même si, comme eux, la famille se fournit parfois à la Landi parce qu'on y trouve du robuste et du pas cher.

Le café Le café de la gare est cette maison longue à façade rose. Il a une salle bistro (tables en bois, lambris et un improbable coin décoré de portraits élégiaques du général Guisan) et une salle restaurant, tables joliment dressées mais lumière moche. On y mange les plats de bistro de par ici (entrecôte à 30 balles, steak de cheval un peu moins cher, plats de chasse en octobre, filets de perche, plats aux champignons), mais aussi, depuis le changement de propriétaire, des pizzas, vendues 10 francs à l'emporter. Quand le train est annulé, ça arrive parfois même au pays des trains électriques, tout le quai de la gare se retrouve serré dans la salle bistro. L'ancien propriétaire était un bonhomme râblé aux belles bacchantes grises, surnommé "Moustache", évidemment. Un ancien typographe. Il a vendu il y a deux ans de ça. La nouvelle propriétaire est une petite femme énergique, latine (portugaise ? italienne ? je pencherais pour le premier choix, la moitié des cafés de campagne de la région sont repris par des Portugais), j'ai l'impression que l'affaire se développe. Alors que j'y passais une heure, un jour en début d'après-midi, j'ai entendu les conversations d'un groupe de vieux un peu éméchés, tout sourires quand la patronne venait les servir, se répandre en remarques sexistes et malveillantes contre elle dès qu'elle avait le dos tourné. Le jour du marché, les tables sont occupés, le café fait du chiffre, ce matin les tables étaient entourées des mêmes types (chemise canadienne, combinaisons de travail) parlant métier avec cette langue qu'un parisien trouverait bien grossière et que j'aimerais savoir rendre par écrit. Les tasses de café vides sont nombreuses, la patronne est toute seule ce matin et court partout. Ce midi, il y aura du monde pour le dîner, les paysans s'ajouteront aux ouvriers de l'entreprise de bois-et-baguettes d'à côté. Et ce soir, les camions de transport de bêtes auront disparu.

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